
© Johanna Renou
En salles
Notre Histoire
(Jean, Stacy et les autres)
Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) est sorti au cinéma le 20 novembre 2022, dans une configuration sans précédent : pendant 10 ans, salle après salle, dans une seule salle à la fois ; jamais à la télévision, sur internet ou en DVD. Seulement au cinéma.
Critique de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) publiée par Shangols :

Comme j’aime ces petits machins inconnus qui vous tombent sur le coin du blaze au coin d’une rue. Il y avait peu de chances que je vois Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) un jour, et j’ai le malheur de vous annoncer qu’il y a peu de chances que vous le voyiez également : dans un élan qu’il faut bien qualifier de suicidaire, Dietschy a choisi de le diffuser au compte-gouttes, une seule salle à la fois sur le territoire français, histoire de tester de nouveaux modes de distribution. Résultat : le film est invisible. Et c’est un scandale, parce que c’est un film magnifique. Dietschy y adopte une posture à la Eustache, à la Caouette, à la Moretti, à savoir qu’il y tente l’exercice du journal intime filmé, mêlant avec virtuosité réalité, fiction et fantasme dans un seul élan. Le prétexte de base : une panne d’inspiration, qu’on sent très personnelle. Bloqué dans son élan de création par les difficultés de la création d’un film, il passe son temps à errer dans une déprime latente (assez génialement campé par son alter-ego de pellicule, Olivier Martineau, parfait en bobo parisien mélancolique et capricieux). Il se met alors à filmer une jeune fille dont il tombe peu à peu amoureux, sans que cet amour se déclare réellement : Stacy est comédienne, et il a décidé qu’elle serait le modèle de son prochain film, « Silure », un film-catastrophe avec Bacri et Cotillard. Sauf que peu à peu le film se transforme en portrait de Stacy et en rien d’autre. Dietschy, sous les traits de Jean, capte tout ce qu’on peut capter sur ce (non-)sujet, mélangeant avec cette petite histoire les attentats à Paris, les rencontres avec ses producteurs, les affres de la création, les petits détails (très « Nouvelle Vague ») qui jalonnent sa vie, un portrait de Paris, les dialogues avec une autre comédienne, les essais filmés des répétitions, un de ses courts-métrages, et surtout les réflexions sur cet amour caché et bancal envers la jeune fille, qui prennent la forme de très longs plans sur elle captant la lumière, prenant la pose, jouant avec la caméra.

Comme tous les films à la première personne, celui-ci vous parle directement, et semble s’adresser à ce qu’il y a de plus intime en vous. Même si vous n’avez rien d’un cinéaste quarantenaire parisien angoissé, ce film devrait vous parler, car il touche à des sentiments universels, la panne d’inspiration, l’ennui, l’amour qui se dit sans se dire tout en se disant. Surtout, l’aspect artisanal du film, sa forme éclatée en plusieurs techniques, plusieurs médias, son côté « j’ai rien, mais je le fais quand même », ses ruptures de ton (romantisme fiévreux, humour, critique sociale…) en font un œuvre d’une magnifique intimité : on a l’impression de côtoyer Dietschy dans ses plus intimes déambulations, dans ses plus petits aspects (l’impossibilité de traverser naturellement une rue à Paris), et cette proximité est délicieuse. Pourtant Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) n’est jamais auto-centré ; il est tourné vers le monde (Paris, les attentats…), vers la politique. Il réconcilie dans un même mouvement amour du cinéma et amour d’une fille, comme peu ont su aussi bien le faire, et avec autant de force, depuis La Maman et la Putain. C’est en tout cas un vrai geste de cinéma, amateur et bordélique comme il se doit, d’une totale sincérité et qui vous touche durablement. Un petit trésor secret : tout chamboulé, le Gols.

Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) © Vincent Dietschy
Shangols, le 29 février 2024, 18h31
Je préfère laisser résonner les mots de Shangols, l’affiche de Johanna Renou, les différentes bandes-annonces montées par Lara Ruelle ou Adrien Rourer, celle de la sortie ou le site officiel réalisé par son distributeur, Philippe Elusse, plutôt que de parler encore du film, ce que j’ai déjà beaucoup fait dans le feuilleton Journal d’un canoë au fil de l’eau publié par Les Fiches du Cinéma. Mais j’accompagne le mouvement de la sortie de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres). J’y reviendrai bientôt, que ce soit à propos de sa sortie ou du film.
Vincent Dietschy, été 2025
P.-S. : Et j’y reviens déjà, puisque Notre Histoire, Silure et mon combat judiciaire face à Netflix sont les matériaux du long métrage que je suis en train de terminer. J’en parle ici.







Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) © Vincent Dietschy